Hommage à Joseph Ruols

Hommage à Joseph Ruols

Joseph est né le 4 septembre 1927.
En fait, le 4 est la date à laquelle il fut inscrit sur le registre de l’état civil de Cantoin. En vérité, c’est le 3 qu’il est venu au monde. J’ai toujours pensé que de ce fait il serait oublié par la destinée, qui, comme on le sait, régit les départs et les arrivées des êtres sur terre, et qu’ainsi il vivrait indéfiniment.
J’ai en ce jour l’impression que comme partout ailleurs l’informatique s’est également installée dans la gestion de nos vies, et que ces nouveaux intrus ont réussi malgré tout à le repérer et à le réintégrer dans le grand livre.

Pour revenir quelques décennies en arrière, nous pouvons affirmer que Joseph est un homme du 20ème siècle, maîtrisant le bois et le fer, et toutes les inventions de cette période -– de l’automobile aux mécanismes agricoles – des machines outils à l’électroménager.
Je veux dire qu’il était un des rares individus à les comprendre, à les réparer et surtout à pouvoir les fabriquer. Bien plus tard, une nouvelle fois, il fut trahi par l’informatique.
Cet homme du 20ème siècle avait de surcroit un pied dans la fin du 19ème siècle pour avoir, d’une part, été élevé par sa grand-mère paternelle aux Infrus de Cantoin, et d’autre part, avoir connu les derniers fabricants de cabrette de cette période comme Gasparou.

Ce qui le caractérisait par-dessus tout était son incroyable mémoire. Jusqu’à ses dernières semaines, il pouvait faire appel à cette merveilleuse machine et nous donner les détails ou les noms que nous ne parvenions plus à retrouver.
S’il avait vu le jour dans la deuxième partie du 20ème siècle, il aurait fait un ingénieur hors paire, ou plus exactement, un inventeur prodigieux.
Par bonheur, ça ne l’a pas empêché de s’exprimer tant dans la création d’outils ou de machines que d’un point de vue artistique.

En fait, c’était un génie, un génie du geste, un génie de la main et pour couronner le tout, un génie du silence.
La parole ne semblait pas avoir beaucoup d’importance pour lui. Seuls les actes avaient du poids, de la force et donnaient ainsi du sens à son existence.
Au-delà de ses talents manuels, il avait une sensibilité artistique qui s’exprimait lorsqu’il jouait de la cabrette. C’était étonnant de constater à quel point il pouvait se transformer. La musique le transcendait. Avec son instrument, il donnait vie à un véritable univers avec un son sans pareil.
Dans ces moments, il devait convoquer toutes ses mémoires où étaient réunis tous les anciens cabrettaïres qu’il avait connus dans sa jeunesse :

  • Angles de la Masut
  • Sébrier de Cantoin
  • Cros du Vialat
  • Roucarie de Ste Geneviève
  • Jean Vic de Vines et tant d’autres

Il avait pour principe d’aller au bout de ses passions et c’est en allant faire des courses à Mur de Barez, qu’un jour de la fin des années 1960, il revint avec un tour à bois, pour se lancer, séance tenante, dans la fabrication de cabrette.
C’est suite à cet évènement que tous ceux de ma génération le rencontrèrent dans son atelier situé dans un des sous-sols de l’hôtel-restaurant que tenait sa femme, Jeannette au Brésous.
Pour ma part, je suis arrivé dans ce bout du monde en 1972 et il se peut que ce soit au mois de juin, peut-être même à la date qui nous rassemble aujourd’hui.
A ce propos, je me demande encore comment Jeannette et Joseph ne furent pas effrayés par les tenues de certains d’entre-nous, pour la plupart vêtus tels des hippies avec des allures déconcertantes et des véhicules aléatoires que Joseph devait réparer pour que nous puissions repartir.

Pour tout dire, nous fûmes acceptés pour ce que nous étions et compte-tenu de nos économies, nous fûmes nourris et logés gracieusement, dès l’instant que nous ne restions pas dans les pattes de Jeannette et de l’espace de la cuisine en perpétuelle effervescence.

Oui, ça fait 50 ans que ça dure et durant toutes ces années, Joseph fut présent, généreux et attentif. Souvent, il offrait un instrument à ceux qui n’avaient pas les moyens. Très souvent pour ne pas dire toujours, il acceptait de transmettre son savoir-faire à ceux qui voulaient fabriquer cet instrument qu’est la cabrette et nombreux sont ceux qui y parvenaient grâce à son aide.
Mais n’oublions pas que cette aventure qui fut la sienne n’aurait pu avoir lieu sans Jeannette. Elle y tenait un rôle primordial faisant le lien entre notre taiseux de bonhomme et tous ceux qui venaient le voir, alimentant les échanges, prenant des nouvelles, maintenant les relations, établissant les courriers et réalisant les envois multiples et incessant pour satisfaire à toutes les demandes, et ce jusqu’à nos jours.
Cet équilibre rare et précieux vient de perdre sa moitié silencieuse.
Joseph, toi qui aurais pu avoir une existence d’ermite contemplatif visité par les fées pour tous tes talents, tu devins malgré toi une référence, un point d’ancrage, en fait une sorte de seigneur muet alors que tu n’avais jamais souhaité ou envisagé une telle reconnaissance.
Joseph, à petits pas ininterrompus, tu as fabriqué une œuvre, tu as participé à l’écriture d’une bonne partie de l’histoire de cette musique et de cet instrument qu’est la cabrette. Sans toi et sans André Raynal, le musée de Cantoin n’aurait jamais vu le jour.
Nous sommes tous, ou du moins pour partie, tes enfants avant d’être tes amis. Et d’être proche d’un individu qui ne dit rien ou pas grand-chose… ce n’est pas de la tarte.
Sache que nous te sommes tous reconnaissant, mais sache également que ton absence sera difficile et douloureuse.
Un phare s’est éteint dans la nuit et nous allons devoir marcher à tâtons.
Je te promets que jamais nos liens ne se détendront car à notre tour nous assumerons notre devoir de mémoire.

  • Joseph désormais, il me manquera ta présence et tous les moments passés assis à ne rien dire.
  • Joseph désormais tu ne seras plus devant le tour pour regarder par-dessus mon épaule et me rabrouer lorsque je ne vais pas assez vite, ou que je m’y prends mal.
  • Joseph désormais je n’aurais plus ton son de cabrette dans l’oreille avec cette perfection de phrasé et de vibrato qui parlait de toi comme jamais tu n’as su l’exprimer avec des mots.

Aujourd’hui,
c’est un mari,
un père,
un grand-père
et un ami qui quitte le navire de la vie pour aller voguer sur l’immense océan des musiques de l’Aubrac où il rejoindra ceux qui avaient participé à façonner l’immense talent qui fut le sien.
Bon voyage Joseph et sois tranquille car tu as existé avec suffisamment de puissance pour entrer dans l’éternité.

André Ricros

Joseph Ruols filmé en 1983 par Michel Fournery

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