Réveillez-vous !

En ces temps qui peuvent nous paraître troubles, où les discours rabâchés sur l’actualité nous inquiètent ou nous endorment, il est un cri qui nous rassure, qui nous galvanise : Réveillez-vous !

Derrière ce cri, il faut entendre : « N’oubliez pas que nous allons mourir, recentrons-nous sur l’essentiel ! »

C’est ce que disent les chansons, celles que véhiculent la tradition populaire pour les quêtes de la période de Pâques. Sous couvert d’un aspect religieux très relatif (il concerne le texte dans sa forme, mais selon nous pas dans son propos qui est plus vaste), ces chants étranges, aux mélodies souvent très belles, sont là pour nous remettre en tête la fragilité de notre condition humaine, et nous donner un petit coup de pied là où vous savez!

Il se trouve que cette « tradition » des « Réveillez » (ou Réveillés) est très vivace en différents endroits et rassemblent des habitants de tel ou tel village chaque année. Nous nous sommes dit qu’un peu de répertoire ne faisait pas de mal, surtout que les deux dernières années ont permis la mise en ligne d’archives particulièrement intéressantes à ce sujet.

Le site Les Réveillées (tient ! le terme est le même !) donne accès à toutes les enquêtes du MNATP réalisées entre 1930 et 1980 : Massif central | Les réveillés (ehess.fr)

L’enquête de 1959 concernant le Massif Central fait entendre sur le domaine Artensier des violoneux et chanteuses et chanteurs livrant ce type de répertoire.

Nous avons choisi « Réveillez-vous mes chères les âmes » interprété par Baptiste Levet, enregistré par Claudie Marcel-Dubois et Marguerite Pichonnet-Andral le 11 octobre 1959. Voici la chanson :

Il s’agit d’une version à 4 couplets, racontant la mort de Jésus, symbole de la mort de l’humanité. Nous vous invitons à ne pas prendre les paroles à la lettre, car ce qui est raconté, ainsi que les personnage convoqués sont symboliques. À la façon d’un livre d’images, il faut regarder les détails et s’interroger sur ce que ça signifie. Voici les paroles, dont je vous laisse libre de l’exégèse :

 

Réveillez-vous mes chèr’s les âmes

Le bon Jésus s’en va mourir

Le bon Jésus s’en va mourir

C’est lui qui nous appelle

Réveillez-vous souvenez-vous

De vos péchés confessez-vous

De vos péchés confessez-vous

 

On le monta sur le calvaire

Le vendredi après-midi

Le vendredi après-midi

À l’heure que l’on chante

Le gloria in excelsis

Il bien dans son paradis

Il bien dans son paradis

 

Et là d’où vient sa vierge mère

Qui verse larmes nuit et jour

Qui verse larmes nuit et jour

Sera dans la souffrance

De voir mourir son cher enfant

À coups de lance dans les flancs

À coups de lance dans les flancs

 

Mes chers amis je vous exauce

D’un très bon cœur pour prier Dieu

D’un très bon cœur pour prier Dieu

Dire quelques prières

Dire un pater et un ave

Pour les fidèles trépassés

Pour les fidèles trépassés

 

On pourrait en rester là, ou alors, par diverses comparaisons, essayer de voir comment la religion populaire s’exprime et touche à autre chose que la religion en soi… mais là n’est pas notre propos, nous réserverons cela pour les Noëls. Nous aimerions simplement vous interpeler sur un point : la musique, évidemment.

En effet, l’interprétation du chanteur n’est pas anodine et recoupe différents éléments de style dont je vous ai déjà parlé ailleurs. Voici la partition pour avoir un support visuel :

À l’écoute, la mélodie est relativement facile à retenir, paraît simple avec sa cadence entraînante. Mais on voit grâce à la partition que je vous propose que la mise en mesure n’a pas été simple. Les changements de mesures constants (j’aurais très bien pu noter avec d’autres valeurs de mesures, les changements étaient inévitables) montrent qu’on ne s’installe pas dans un motif rythmique répétitif et mécanique. Un changement de mesure est très souvent signe de balancement d’appui d’une note à l’autre, de rajout ou suppression d’un temps.

D’ailleurs, à ce propos, la mesure 7 présente une variation récurrente : nous l’avons notée à 5 temps, mais les deux derniers couplets auraient amené à la noter à 4 temps, en supprimant la noire qui la clôt. Cette liberté rythmique à l’intérieur des chansons, qui ne remet pas en cause l’ossature générale, mais permet de jouer sur l’adaptation du texte et de la dynamique est un invariant de la tradition orale ; cela est d’autant plus frappant qu’à l’écoute, on a le sentiment prononcé d’un rythme de marche régulier.

La voix timbrée et liée du chanteur, soutenue par l’ornementation très présente sur la moitié du couplet, fait irrésistiblement penser au jeu de violon. D’ailleurs, si l’on écoute très attentivement, on remarquera que les « mi » sur tout le morceau et le « si » de l’avant dernière mesure sont un tout petit peu bas par rapport à une gamme tempérée. Cela est typique de ces deux instruments, la voix et le violon.

Il est d’ailleurs impossible pour moi de conclure sans vous faire écouter l’extraordinaire version de cette chanson jouée par Joseph Perrier, enregistrée par Eric Cousteix et José Dubreuil le 22 juillet 1987, un jour où Joseph était « fatigué »…

Eric Desgrugillers

Pour aller plus loin :

des Réveillez en vidéo :

du répertoire de réveillez : ici

écouter Joseph Perrier : ici

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